RISQUER SA PEAU
Explorer l’autrement dans l'activisme
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10.02.2025
L'attrait du familier et de l'habituel ne fait que briller davantage, de manière plus rassurante, sur fond de désarroi, de désillusion, de peur, de colère et de désenchantement. Le confort des stratégies bien rodées nous appâte, même si nous croulons sous leur poids.
Marquer une pause : le silence enveloppant d'un lac immobile. Méditer : le murmure de ses propres pensées. Prendre du recule : l'étreinte troublante de la solitude. Constater : le poids de ses propres limites. Accepter : le fil fragile de ses limites. Embrasser : incertitudes murmurées dans une pièce sombre. Désapprendre : laisser derrière les couches de peau qui pèlent.
Un sacré projet pour des activistes qui ne peuvent s’empêcher de faire et d’en faire encore plus. Pour qui productivité et estime de soi se confondent et pour qui l'épuisement professionnel est un insigne d’honneur. Pour qui ralentir, faire une pause, admettre ses échecs, remettre en question son travail, mettre à l'épreuve ses principes peuvent sembler une prise de risque insensée.
Mais la désillusion généralisée quant aux possibilités de changement longuement prônées n'exige-t-elle pas que nous prenions ce risque ? La pandémie d'épuisement professionnel qui touche les mouvements de la justice sociale et la montée des mouvements réactionnaires de toutes sortes ne révèlent pas seulement notre épuisement, mais également les lacunes de nos méthodes de mobilisation et peut-être même la stérilité de nos positions les plus fondamentales?
Comment pourrait-il en être autrement ? À l'heure des extinctions massives et des crises interconnectées qui, ensemble, menacent la survie de l'humanité, l'impasse dans laquelle se trouve les formes d'activisme néolibéral du vingtième siècle est bien réelle. Il se peut même que l'accent que met l'activisme conventionnel sur les solutions institutionnelles et l'« inclusion » — dans les cercles (violents) du pouvoir de l'État et des machines du capitalisme — non seulement ne permette pas de s'attaquer aux systèmes de domination existants, mais que cela contribue même à les renforcer. Tout cela en prêchant la « diversité », l'« équité », l'« égalité » et la « justice ». Comme l'a souligné Sara Ahmed « lorsque la notion de race et l'égalité des genres deviennent des instruments néolibéraux, elles peuvent servir à dissimuler des inégalités ».
Entre-temps, l'attrait du familier et de l'habituel ne fait que briller davantage, de manière plus rassurante, sur fond de désarroi, de désillusion, de peur, de colère et de désenchantement. Le confort des stratégies bien rodées nous appâte, même si nous croulons sous leur poids.
Les temps actuels nous invitent à faire l’inventaire de nos limites, de notre désespoir, de nos peurs et de nos échecs. Comment pouvons-nous avoir recours à tout ceci afin de nous en nourrir plutôt que de les laisser nous paralyser? Quelles possibilités se dissimulent derrière ces sentiments « négatifs » ? De quoi devons-nous nous défaire ? Existent-ils d’autres types d'engagement et quelles conditions qui les rendent possible?
À Djolifon, nous nous emmêlons avec ces paradoxes en co-créant des espace où les artistes et activistes peuvent sonder des recoins inexplorés des imaginaires politiques radicaux et explorer, individuellement et/ou collectivement, les champs des autres possibles en réponse aux crises que nous traversons.
Nous cherchons à creuser les dimensions du désapprentissage et du deuil ainsi que les opportunités qu’elles pourraient contenir. Ce travail de désapprentissage doit s'accompagner d'une remise en question critique et d'une réévaluation des encrages (principes et stratégies) de nos modes de militantisme.
Prenons par exemple, l'engouement avec lequel la plupart des militant-es se perdent dans le « travail important » de l’activisme; engouement qui nourrit un faux sentiment d’apporter un changement, associée à la « frénésie » de l'activisme conventionnel. Faire à tout prix nous coûte cher, affirme Norma Wong, prêtresse zen et activiste américaine : « Se laisser emporter par une multitude de directions contradictoires [...] pour s'engager dans plus de projets qu’il n’en faudrait [...] c'est succomber à la violence. Plus encore, c'est être complice de cette violence. »
Une telle coopération, involontaire, dans la violence est peut-être l'une des causes premières de la pandémie d'épuisement professionnel qui sévit au sein des mouvements pour la justice sociale, reflétant, entre autres, à quel point nous allons mal. Encore une fois, comment pourrait-il en être autrement si l'on regarde l'état du monde et l’incommensurable charge émotionnelle, physique et financière qui est imposée aux activistes ? Les dangers de notre époque ne sont que trop évidents. Au lieu de chercher à guérir, et vite, dialoguer avec ce mal-être serait-il une base qui nous permettrait une meilleure compréhension de notre souffrance collective et planétaire ?
La perspective de Djolifon est la suivante : ce constat, plutôt que de nous plonger dans le désarroi, pourrait au contraire donner lieu à un processus de deuil, permettant d'accepter la mort des certitudes que suppose la notion de changement et de transformation, vue sous l'angle institutionnel. Ce deuil pourrait être une invitation à « abandonner la voie » pour en entrevoir d’autres.
Faire ce deuil,
c'est comme se tenir au bord d'un vaste océan
bercé·e par le bruit des vagues qui viennent s'écraser sur le rivage
berçant la sensibilité aux mystères de l'existence.
C'est comme se plonger dans les profondeurs de cet océan
où le sublime et le monstrueux cohabitent
et vous entourent de leurs forces contraires.
Le deuil
devient notre guide à travers les dédale
démêlant les fils d'une vie devenue inerte
vous invitant à saisir les mains d'un oui retentissant
à la douleur propre
à la condition humaine.
Plongeant dans les soubresauts de la vie,
Le sublime et le monstrueux
Tout à la fois.
Le deuil
est une gifle qui vous réveille de cette vie de survie
vous éveillant au sensuel,
à une convergence des dimensions qui dépassent les limites de la pensée
et du corps.
C'est apprendre la compassion...
pour la vie : la sienne, celle des autres, celle de la planète, celle de l'univers,
tout en accueillant la générosité de l’autrement.
Alors, comment sortir des sentiers battus pour faire place à autre chose? Serait-ce question de dire oui à la vie à une époque marquée par des morts en masse ? Ce oui, il nous est nécessaire pour nous reconnecter à notre douleur, individuelle, collective et planétaire. Ce oui qui dit non à une vie qui se résume à la transaction, à l'extraction et à la violence. Un oui suicidaire en quelque sorte. Un oui qui nous extirpe de cette vie d’apathie, qui nous affranchit de notre désir de certitude et de sécurité. Un oui extrêmement risqué.
Notre peau, déjà plongée dans le jeu de l'existence et de la survie, nous implore à approfondir le sens de l'être humain, surtout en période de turbulences.
Ces questions (et bien d'autres encore) sont les forces qui meuvent Djolifon, une initiative féministe africaine qui nourrit et inspire l’émergence et la stimulation de l’esthétique et l’artistique, porteuses de l’autrement. Nous cherchons à catalyser l’émergence et/ou l’expansion de formes de créativité et d’activisme qui embrassent la sensualité de l’impossible, des incertitudes, des échecs et des limites de nos projets artistiques et politiques, avec un parti-pris pour des approches qui s’ouvrent à «l’insignifiant», au «lent», à l’«inefficace», à l’«irrationnel» et par-dessus tout, à l’impensable dans les imaginaires et engagements artistiques et politiques.
En tant que médiatrice·eur et co-conspiratrice·eur, Djolifon vise à rendre possible les pistes suivantes :
Créer et médier des espaces tant virtuel que physique afin de susciter des réflexions, développer des approches et des processus critiques qui viendraient perturber les notions actuelles que nous avons du militantisme et nourrir nos quêtes individuelles et collectives de possibilités et potentialités autres, en vue de faire face à la crise environnementale et civilisationnelle à laquelle nous sommes confronté·e·s.
Organiser et co-faciliter des espaces de retraite afin de soutenir des pratiques individuelles et collectives de retour à soi, visant à nos reconnecter à nos blessures, à (re)penser comment vivre autrement et honorer toute vie au milieu de ces temps d’extinctions massives et de ce chaos organisé.
Mobiliser des ressources pour accompagner le travail que nous nous sommes engagé·e·s à faire.
Documenter et étudier les interactions dynamiques et fluides entre les crises de notre époque et les échecs et promesses potentielles des solutions que nous y apportons.
Venez et inventons des formes nouvelles de désobéissance afin de pouvoir répondre à la mosaïque complexe des défis existentiels, spirituels, politiques et civilisationnels qui se posent à nous. Ensemble, reconnaissons la nécessité de sortir de la familiarité certes réconfortante mais limitée du statu quo pour aller vers les inconnues des imaginaires politiques radicaux dans notre quête individuelle et collective de ce qui d'autre est possible face aux crises protéiformes de notre temps.
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Mariam S. Armisen